L'ombre de Poutine plane sur une élection française imprévisible

L’écrivain est directeur éditorial et chroniqueur au Monde

C’était censé être une promenade de santé pour Emmanuel Macron.

Depuis 1965, date à laquelle les Français ont commencé à élire leur chef d’État au suffrage universel, aucun président en exercice n’avait été réélu tout en conservant la majorité au parlement. François Mitterrand et Jacques Chirac ont chacun remporté un second mandat mais se sont fait couper les ailes par un gouvernement d’opposition. Il y a deux semaines, Macron avait bon espoir d’être le premier à surmonter ce défi, avec l’aide involontaire d’un allié improbable : Vladimir Poutine.

La menace d’une invasion de l’Ukraine, puis la guerre elle-même, ont poussé le président français dans un effort effréné de diplomatie mondiale. Alors que les 11 autres candidats à l’élection présidentielle à deux tours ont eu du mal à détourner l’attention des électeurs des nouvelles tragiques en Europe de l’Est, Macron, toujours homme d’État, a passé son temps avec ses partenaires du G7 et de l’OTAN. Les médias ont été dûment informés de ses appels avec Moscou et Kiev. Pour lui, pas besoin de faire campagne. La seule campagne qui semblait compter pour les électeurs était celle de Poutine. L’effet « rallier le drapeau » a fait des merveilles et le nombre de sondages de Macron a augmenté.

C’était il y a deux semaines. Alors que les prix de l’essence et des denrées alimentaires augmentaient régulièrement, les électeurs ont commencé à réaliser que la guerre de Poutine en Ukraine n’était pas seulement une catastrophe humanitaire et géopolitique, mais une catastrophe qui aurait un impact sur leur vie quotidienne en France. Une candidate l’a compris mieux que toutes les autres : la politicienne d’extrême droite Marine Le Pen.

La guerre a fourni à Le Pen une arme magique : la question du coût de la vie. Elle a habilement recentré sa campagne, se présentant comme la protectrice des personnes les plus touchées par la hausse des prix. Les sanctions contre la Russie, soutient-elle, ne devraient pas nuire aux Français. Elle a promis de supprimer la taxe sur la valeur ajoutée sur un panier de biens de première nécessité et d’effacer les hausses d’essence. Très vite, le coût de la vie est devenu la préoccupation numéro un des électeurs. Les sondages de Le Pen ont augmenté. Celui de Macron a baissé.

C’est la troisième campagne présidentielle de Le Pen et, à 53 ans, elle apprend sa leçon. En 2017, elle a perdu contre Macron par une marge de 66/34 en tant que partisane anti-immigration stridente et eurosceptique de l’annexion de la Crimée par la Russie. Cinq ans plus tard, elle a adouci son image, évite de crier, aime les chatons et l’euro, revendique « les références démocratiques les plus fortes » et ne parle pas tellement des immigrés. Compte tenu des circonstances, il lui est difficile de ne pas mentionner du tout Poutine, mais elle a réussi à mettre un écran de fumée sur ses sympathies passées pour le dirigeant russe, qu’elle a rendu visite au Kremlin en 2017.

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Le parti de Le Pen rembourse toujours un prêt accordé par une banque à Moscou pour l’aider à financer sa campagne de 2017 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie aurait pu lui être très embarrassante. Mais son rival d’extrême droite, Eric Zemmour, un autre poutinophile, a traité la question beaucoup moins intelligemment ; il a tenu tête à Poutine, a mal évalué l’humeur du public et a déclaré que les réfugiés d’Ukraine n’étaient pas les bienvenus. En tant que tel, il a servi de paratonnerre inattendu pour Le Pen. Alors qu’il s’effondrait dans les sondages, elle s’est levée.

Macron s’est rendu compte que la seule véritable énergie dans cette campagne terne est désormais du côté de Le Pen et s’est lancé tardivement dans la bataille. Son équipe attendait désespérément ce changement, mais il est déjà tard dans le match. Il a perdu l’élan.

Vendredi, à deux jours du premier tour de ce dimanche, l’écart entre Macron et Le Pen s’était réduit à la marge d’erreur (26,5 % à 23 %). Alors que les atrocités de Bucha ramenaient la guerre en Ukraine au centre de la conversation nationale, le facteur Poutine dans la campagne française a pris une autre tournure. Sauf envolée surprenante du candidat de gauche Jean-Luc Mélenchon, désormais en troisième position dans les sondages, Le Pen affrontera à nouveau Macron au second tour. L’éléphant dans la pièce pendant ces deux semaines sera le leader russe.

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Le président français a déjà commencé à viser l’admiration de Le Pen pour l’homme du Kremlin ; sa campagne fait la promotion d’un clip vidéo d’une affiche électorale d’elle qui, une fois déchirée, expose le visage de Poutine en dessous. Pendant ce temps, Le Pen essaie de justifier son programme, qui prône une « alliance de sécurité » avec la Russie et la fin des projets de défense communs avec l’Allemagne. « C’était avant la guerre », a-t-elle répondu dans une interview télévisée cette semaine, interrogée sur la coopération avec la Russie. Mais bien sûr, « dans quelques années », a-t-elle déclaré, la Russie devra être reconnectée à l’Europe pour éviter qu’elle ne tombe dans les bras de la Chine – « comme le voulait M. Macron ».

C’est de la musique aux oreilles du Kremlin. En 2017, après s’être ingérée dans la campagne présidentielle américaine qui a amené Donald Trump à la Maison Blanche, la Russie a ciblé l’élection présidentielle française. Les comptes de messagerie de la campagne de Macron ont été piratés et des dizaines de milliers de messages ont été divulgués.

Cinq ans plus tard, l’ombre de Poutine plane sur la scène politique française et les enjeux sont encore plus grands. L’élection de Le Pen, après la réélection de Viktor Orban en Hongrie, offrirait au dirigeant russe un trophée au moins aussi précieux qu’une victoire militaire dans le Donbass. Son rêve de déstabiliser l’Europe allait enfin se réaliser. Il reste deux semaines à la France pour se réveiller, débattre du prix de la démocratie et lui prouver le contraire.

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François Brisson

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